Quelle place pour l’illustration dans la presse confinée ?

Face à l’épidémie de Covid-19, tous les maillons de la chaîne de production du journalisme ont vu leur activité ralentir. Résultat : des journaux produits en télétravail, amincis de leurs rubriques et de leurs pages de pub’ mais dont les nombreuses couvertures illustrées nous ont émues.

Ils sont plusieurs à avoir fait le choix de l’illustration pour représenter la crise sanitaire, en particulier depuis les annonces de confinements. Le New Yorker était déjà connu pour cela à l’internationale, mais c’était aussi au tour de l’italien La Repubblica, du portugais Público, du croate Novosti, du China Daily ou encore du Guardian britannique, de s’y mettre. Une tendance suivie par les médias français, en unes comme en têtes d’articles. Pêle-mêle : Libération, L’Obs, Society mais aussi So Foot et même L’Équipe !

Mais en est-elle vraiment une, cette tendance ? Peggy Cognet, co-directrice artistique au magazine Society, explique avoir eu plus souvent recourt à l’illustration du fait des limites logistiques imposées par le confinement : « C’était difficile de commissionner des photographes pendant cette période. Plus particulièrement dans certains pays comme la Chine, comme pour notre sujet sur le business des masques. » Un choix imité par Libération qui a publié les dessins des enfants d’une classe en l’absence de photos pour un reportage sur des écoles.

Peggy Cognet : « Au moment des amants masqués, personne, je pense, n’avait encore pris de belle photo d’un couple masqué qui s’embrasse »

Car l’absence de photo ne dépend pas forcément des photographes eux-mêmes. Pour illustrer le premier témoigne de sa série d’articles « Journal d’un mobilisé », le site de Télérama, a dû répondre au refus de l’élève infirmier de montrer son visage et son lieu de travail. Tous les articles sont finalement illustrés par la dessinatrice Agnès Decourchelle : « Pour eux, l’usage du dessin était évident mais l’illustration ne devait pas être abstraite : il fallait représenter une situation précise, montrer la solitude. Qu’on rentre dans le quotidien de ces personnes », explique-t-elle.

Et puis, il y a ce qui est impossible à montrer autrement, surtout en pleine crise sanitaire. L’un de ses vingt-sept dessins représente un patient intubé, dont la photographie est interdite en France sans flou. « On garde un rapport au réel, résume le directeur photo de Télérama Laurent Abadjian. À la manière des dessins d’une cour de justice. »

Agnès Decourchelle : « Pour moi, ce n’était pas seulement un boulot mais un engagement personnel : ma manière de participer à la diffusion d’information sur la crise »

« L’illustration parle aux sentiments »

L’illustration de presse peut malgré tout s’émanciper du réel. Proposer des images plus abstraites pour raconter quelque chose de plus large sur la crise. Une option retenue très tôt par Libération, que précise son directeur artistique Nicolas Valoteau : « Une de nos premières unes sur l’épidémie était illustrée, « Le jour d’avant » par Laurent Duvoux. On a fait trois fois appel à lui pendant le confinement. » Séparées par les semaines, les trois unes se suivent pourtant dans leur façon de représenter la situation. « On fait appel à moi pour de l’illustration conceptuelle, c’est-à-dire qui ne représente pas un sujet précis mais un concept », vulgarise Laurent Duvoux. « Cela permet de symboliser une idée, faire passer un message que la photo ne peut pas exprimer. »

Les trois unes de Laurent Duvoux, côte à côte
Nicolas Valoteau : « Elles ont un lien entres elles, elles se suivent comme si l’homme avançait dans la ville. Mais la dernière fait directement référence aux affiches politiques de gauche »

« On peut montrer ce qui n’est pas visible, dessiner des scènes impossibles » détaille Benjamin Tejero, illustrateur du magazine numérique Bulb de Libération pendant le confinement. Pour la judiciarisation en France pendant la crise sanitaire, Laurent Duvoux a représenté un coronavirus qui fonce dans une pile de codes civils comme un chamboule-tout. « L’image a été très partagée sur les réseaux sociaux, elle parle à tout le monde. »

Au point où, parfois, « l’illustration parle aux sentiments » selon Laurent Abadjian de Télérama. Pour les dessins de sa série sur le site, Agnès Decourchelle reçoit des courriers de lecteurs se disant « touchés » par ses images. Des retours partagés par Laurent Duvoux qui estime que le but est que le lecteur s’approprie l’image. L’émotion dépend aussi de l’illustrateur, « un sujet très sombre peut être atténué par des couleurs douces. […] D’un illustrateur à l’autre, [l’image] peut apporter un second regard ou encore donner un sens caché, c’est ce qui fait la singularité de chacun », selon Benjamin Tejero.

Un argument de vente ?

Il est aussi question de singularité dans l’utilisation d’illustration de presse. Pour Society, Peggy Cognet dit vouloir éviter les images clichées que l’on retrouve partout : « Très honnêtement, c’est surtout un ressort utile en couverture quand le fond photo est trop pauvre, quand tout ce qui est à disposition fait trop « banques d’image ». » Miser sur l’originalité peut d’ailleurs devenir un argument de vente, selon Nicolas Valoteau à Libération : « Pour illustrer la crise de la culture, on a utilisé le tableau « Le Cri » d’Edvard Munch. C’est mieux que de montrer trois clampins dans un théâtre. […] On souhaitait se démarquer dans un thème que tout le monde traite puisque le confinement était la seule info. » Même son de cloche pour Laurent Abadjian à Télérama qui reconnait avoir fait le choix du tout dessiné pour « Journal d’un mobilisé » notamment pour se différencier de la concurrence.

Attention toutefois à « éviter l’illustration par défaut sans qu’elle soit pertinente », prévient ce dernier. Le directeur artistique de Libération abonde dans ce sens, expliquant avoir pris le parti de garder des photos pour le portrait de dernière page, « l’illustrer aurait enlevé le côté spontané ».

L’autre raison de ce choix prudent, c’est que recourir au travail d’un illustrateur coûte cher. Malgré l’apparent succès de l’illustration de presse, la crise sanitaire n’est pas l’Eldorado des illustrateurs. Beaucoup affirment que leur activité a fortement ralenti, en partie à cause de la baisse des budgets de la presse française et de la disparition de certaines rubriques, où le graphisme avait sa place.

Théo Sire

Rubrique | Au Coin Culture

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