Quels effets du confinement sur notre stress et nos comportements ?

Le confinement augmente le stress des individus qui met à mal leur état psychologique et leurs relations avec autrui. Rencontre avec trois chercheurs en psychologie.

Du stress, encore et toujours. Et ce n’est pas prêt de s’arrêter ! Le confinement génère un stress anormalement élevé. Johan Lepage, attaché de recherche au Laboratoire universitaire de psychologie de Grenoble et Oulmann Zerhouni, chercheur au Laboratoire parisien de psychologie sociale à l’Université de Paris Nanterre, n’ont pas attendu le déconfinement pour le constater. « Depuis le 6 avril, nous avons mis en ligne un questionnaire, explique Oulmann Zerhouni. Il permet de quantifier le taux de stress ressenti par les Français et d’évaluer son incidence sur la capacité d’entraide des individus et leur tendance à l’autoritarisme. » L’idée est de repérer les personnes moins résilientes au stress. 

Qu’est-ce que le stress?

« Si le stress n’est pas inhibé et que l’état anxieux se maintient, alors la personne peut s’engager dans un état de dépression », explique Johan Lepage. Cette réaction de défense de l’organisme face à une situation épuisante, dangereuse ou angoissante est un état naturellement présent chez l’homme. « C’est un état physiologique d’alerte, de réponse à une menace qui se caractérise par une hyper-vigilance et un comportement défensif-agressif, ajoute Johan Lepage. Pour interagir de manière prosociale avec les autres, il faut inhiber ce stress. » Chaque personne utilise en moyenne trois modes de gestion du stress en fonction de sa personnalité.

Le confinement complique la gestion du stress

Les interactions humaines sont notamment privilégiées par les personnes prosociales pour retrouver le calme intérieur. « Certaines personnes sortent et vont au restaurant pour diminuer leur stress, explique Stéphane Rusinek chercheur en psychologie à l’université de Lille et psychologue. Elles ont besoin de le partager socialement avec leurs proches pour se sentir mieux. » Mais à l’heure du confinement et de l’isolement, ce mode de fonctionnement se révèle inadapté. Et s’il est heureusement  possible d’adapter ce mode de gestion à cette situation inédite grâce aux réseaux sociaux ou autres, certaines personnes peinent à trouver leur antistress habituel.  « Et lorsque c’est le cas, le stress de ces personnes augmente, peut se transformer en état d’anxiété voire en premier stade de dépression », met en garde le psychologue. 

Le stress est source d’addictions

Certains modes de gestion sont par nature inadaptés s’avèrent critiques dans le cas du confinement. C’est notamment le cas des addictions. « Certains individus aiment décompresser le week-end en prenant un verre, explique Stéphane Rusinek. Sauf que confinés, ils peuvent ressentir le besoin de déstresser de façon plus régulière et boire peut devenir alors une habitude. » Et voilà comment naît une addiction ! Bien sûr, tout le monde ne deviendra pas alcoolique avec le confinement, mais les jeunes adultes ont tendance à facilement avoir recours à la boisson. « Dans une étude menée auprès de plus de 6 000 étudiants, nous avons mesuré tout un ensemble d’addictions et ce qui est très net, c’est que le confinement a des effets sur la consommation d’alcool », confirme Oulmann Zerhouni. Notamment sur le binge-drinking, le fait de boire six à sept verres d’alcool en moins de deux heures afin d’être saoul le plus rapidement possible. Pire, d’après les résultats, l’intention de continuer à consommer de l’alcool en grande quantité tout au long du confinement est formulée. La boulimie ou la restriction alimentaire sont également renforcées par le stress généré par cette situation inédite.

Mise à mal du travail

Le travail, facteur de stress déjà bien présent dans nos sociétés, n’est pas en marge en matière de source d’angoisse. Que ce soit une attente de résultats très forte ou des délais de rendu intenables, le stress génère un surinvestissement au travail. Et le monde de la recherche n’échappe pas à la tendance avec la peur d’être perçu comme désinvesti de la crise sanitaire. « Des collègues sont quasi en situation de burn-out, précise Johan Lepage. Ils s’organisent alors des emplois du temps délirants, lancent des études précipitamment et chacun de son côté. » Le but ? Prouver sa valeur, ne rien lâcher… même en télétravail. Le chercheur met en garde : « Le travail précipité est souvent mal fait, moins réfléchi, peu exploitable et ne fait donc pas gagner de temps. »

Qu’en est-il des relations humaines en ces temps isolés ?

L’indifférence et l’incapacité à se soucier des autres sont renforcées par le stress de la situation et enveniment les rapports entre groupes sociaux différents. Johan Lepage craint d’ailleurs que le stress généré par le confinement et la crise sanitaire inédite pousse les personnes appartenant à des groupes sociaux élevés à réaffirmer leur statut de dominance : « Chez les groupes au statut social élevé, il existe un noyau du traditionalisme et du conservatisme qui souhaite imposer la bonne morale par le haut et par la force. C’est pourquoi les autorités vont avoir tendance à insister sur le comportement négatif de 20000 personnes qui ont acheté tout le papier toilette à bas prix, plutôt que de communiquer sur les initiatives solidaires mises en place depuis le début du confinement. » Ce qui se traduirait notamment par une intensification d’un rapport autoritaire, coercitif, de contrainte et d’intimidation de la part du gouvernement envers la société civile. Dans ce paysage bien sombre, l’éclaircie vient pourtant des personnes les plus vulnérables et ayant le moins de ressources. « Quelques stratégies ont été mises en place par la société civile pour venir en aide aux femmes et aux enfants victimes de violence avec des municipalités qui ont mis des chambres d’hôtels à leur disposition, explique Johan Lepage. Des numéros d’appel ont été mis en place et certaines initiatives se développent sur les réseaux sociaux mais elles restent animées par peu de personnes. »

Un problème insoluble

Pour protéger les personnes vulnérables psychologiquement, en début de dépression ou dans des situations d’addictions, la mise en place d’interventions extérieures serait nécessaire. « Mais le confinement empêche tout accompagnement médical », précise Johan Lepage. Un soutien peut temporairement être apporté par des proches. Mais, si ces derniers sont impactés, la capacité d’un individu à bénéficier d’un réseau de soutien n’existe plus. Or, c’est ce réseau émotionnel qui permet la résilience des individus dans une telle crise. « Notre étude auprès des étudiants montrent des seuils de stress, d’anxiété et de dépression beaucoup plus élevés que la normale », décrit Oulmann Zerhouni. Johan Lepage conclut : « En termes de résilience collective, nous sommes dans une situation inédite et alarmante. »

Marie Hilary