Taïwan : ping-pong diplomatique avec l’OMS sous pression de Pékin

L’épidémie de Covid-19 est un enjeu politique à Taïwan et en Chine continentale. Après une passe d’arme entre le directeur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et Taïwan, l’île a saisi cette occasion pour se plaindre du manque de considération de l’organisation à son égard.

Le virus invisible accentue les tensions entre Taipei et Pékin. Lors d’une conférence de presse le 8 avril, Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dénonce des attaques « racistes » des Taïwanais, en raison de sa nationalité éthiopienne. « Taiwan et (son) ministère des Affaires étrangères étaient au courant de cette campagne. Ils ne s’en sont pas dissociés. Au milieu de toutes ces insultes et calomnies, ils ont même commencé à me critiquer, mais je m’en moquais« », a-t-il alors affirmé. En respectant le principe d’une seule Chine, défini par le gouvernement de Pékin, Taïwan n’est toujours pas adhérent de l’OMS. Même si les revendications se poursuivent sans cesse, l’île n’a qu’un statut d’observateur au sein de l’organisation. 

Mais l’obtention d’un tel statut est défini par un certain nombre de conditions. Pékin a autorisé Taïwan à assister aux assemblées générales de l’OMS en tant qu’observateur entre 2009 et 2016, période durant laquelle Kuomintang (Parti nationaliste chinois) était au pouvoir sur l’île. Mais cette paix était éphémère. Depuis l’élection, en 2016, de la présidente Tsai Ing-wen, membre du Parti démocrate progressiste (indépendantiste), la relation des deux rives du détroit s’est gravement détériorée. 

Jouer avec le terme de « discrimination »

Considérant que la souveraineté de Taïwan est l’un des enjeux les plus importants, Tsai Ing-wen a saisi l’accusation de racisme de Tedros Adhanom Ghebreyesus et l’a utilisée contre l’OMS. « Taiwan a toujours été opposé à toute forme de discrimination. Depuis des années, nous sommes exclus des organisations internationales, et nous savons mieux que quiconque ce l’on ressent lorsqu’on est victime de discrimination et isolé », a-t-elle exprimé sur son compte Twitter, le lendemain de l’accusation.

Un propos qui a immédiatement reçu le soutien des Taïwanais. Le fait d’être ignoré par des organisations internationales a vite trouvé un écho, et inondé ensuite les réseaux sociaux. De plus, Joanne Ou, la porte-parole du ministère des Affaires étrangères de Taïwan, a reproché au directeur de l’OMS une accusation sans fondement et a exigé des excuses. 

Pas de réponse de l’OMS mais un reproche venu de Pékin. Le même jour, Zhao Lijian, le porte parole du ministère des Affaires étrangères chinois, a déclaré que la Chine était contre toute politisation de la pandémie et a dénoncé les attaques racistes envers Tedros Adhanom Ghebreyesus. Une réaction qui n’a pas surpris. 

« WHO can help ? Taïwan. »

Au lieu de se disculper, Taipei a rassemblé toutes ses forces pour se construire une image internationale à travers sa « diplomatie du masque », une stratégie partagée par Pékin. En plus du don de 10 millions de masques chirurgicaux aux États-Unis et en Europe, dont 400 000 sont arrivés le 14 avril en Suisse, les Taïwanais ont tenté de maximiser leur influence en lançant une publicité dans le journal The New York Times

« WHO can help ? Taïwan. » « Qui peut aider ? Taïwan », en français. Ce slogan, à double sens avec l’acronyme anglais de l’OMS qui est WHO, occupait une pleine page dans l’édition mardi 14 avril du journal. Lancée par le taïwanais Youtuber Ray Du et le graphiste Aaron Nieh et ensuite financée par près de 27 000 Taïwanais, cette publicité a pour objectif de mettre en évidence les contributions de l’île dans la lutte contre Covid-19 et la réhabiliter après l’accusation de Tedros Adhanom Ghebreyesus. 

Attaques directes contre l’OMS et Pékin

Afin de dénoncer le manque d’intérêt de l’organisation envers son île de 24 millions d’habitants, le gouvernement taïwanais a révélé l’envoi d’un mail d’alerte à l’OMS fin décembre 2019. D’après le gouvernement, il a évoqué « la transmission interhumaine » du nouveau coronavirus dans le mail et n’a pas reçu de réponse satisfaisante de la part de l’organisation.

Ces propos, qui peuvent faire basculer la polémique sur l’efficacité de l’OMS et le mensonge de Pékin, ont été retoqués immédiatement par le directeur de l’organisation. Il a déclaré que les mots de « transmission interhumaine » ne figuraient pas dans le mail. Taipei a rendu public le fameux mail samedi 11 avril : « Les informations publiées aujourd’hui indiquent qu’au moins sept cas de pneumonie atypique ont été signalés à Wuhan, en Chine. Leurs autorités sanitaires ont répondu aux médias que les cas n’étaient pas considérés comme du SRAS, mais les échantillons sont toujours en cours d’examen et les cas ont été isolés pour traitement. » Voici peut-être l’un des premiers mails de révélation pour cette pandémie, donc le sens reste à discuter. 

Les aller-retours de ce ping-pong diplomatique ne sont pas terminés, mais la politisation de la pandémie est clairement devenue un sujet qui détourne l’attention sur la situation de l’épidémie elle-même. Et l’OMS est devenue un outil politique dans le rapport de force entre Taïwan et la Chine continentale.

Yiqing Qi