Une histoire de voisinage : comment je me suis attachée à mes voisins… sans leur parler (2/2)

Le voisin, celui qu’on ignore dans l’ascenseur, l’inconnu du local à poubelle. La distance qui nous sépare n’est pas grande, mais on est si loin parfois. Enfermé dans notre appartement, on a enfin pu prendre le temps de faire connaissance. Dans ce second épisode, chronique d’une citadine confinée qui a appris à connaître ses voisins, sans leur adresser une seule fois la parole.

Comme beaucoup, je redoutais le confinement. Être 24h sur 24, 7 jours sur 7, dans un 39m² au tout début du printemps, cette saison capricieuse où la pluie s’invite (trop) souvent sur les pavés lillois : ça promettait. Mon confinement a toutefois pris une tout autre tournure quand j’ai découvert que ma salle de bain était baignée de soleil tout l’après-midi. Le rebord de ma fenêtre était devenu mon coin lecture et mon lieu d’évasion quotidienne les jours de beau temps, c’est-à-dire quasi tout le confinement.

Mais je n’étais pas la seule à avoir pris avantage de l’orientation plein sud de notre immeuble : tels des tournesols, attirés par le soleil, mes voisins du dessous et de droite passaient leurs journées dans leurs jardins et cours, visibles depuis ma fenêtre. Et cette bronzette citadine rapproche plus qu’on ne pourrait croire. Alors que je n’avais quasiment jamais vu mes voisins auparavant, au fil des jours et des semaines, j’ai découvert leurs prénoms, leurs emplois, leurs passions… J’ai eu l’impression de passer mon confinement à leurs côtés. Tout ça, sans la moindre conversation, perchée depuis ma fenêtre, entre deux lectures de romans dystopiques.

Les baba-cools du bas

Prenons les voisins du dessous. Un couple de trentenaires dont j’avais bien sûr déjà lu les noms sur les sonnettes, et sorti le courrier de notre boîte aux lettres commune. Mais à part ça… je ne savais pas grand-chose d’eux.

Corentin*, par exemple, a la main verte. Pendant le confinement, tous les soirs vers 18h, il a passé une demi-heure à s’occuper de son potager et ses plantes d’intérieur, sorties dans le jardin pendant toute la durée du confinement. Il a profité de son chômage partiel dans le bâtiment pour recommencer à faire du compost. Le grand blond en parlait avec tant d’enthousiasme à ses proches que j’ai pensé à m’y mettre moi aussi. Mais j’ai vite renoncé. Quand il n’était pas en train de biner, arroser ou planter, Corentin jouait au poker en ligne et gagnait régulièrement quelques dizaines d’euros. Sa compagne, Clémentine*, a passé des premières semaines confinées difficiles. Un midi, en appelant Ingrid*, une copine d’Arras, j’ai appris qu’elle avait eu le Covid-19 et avait souffert pendant dix jours. Elle répétait à toutes ses amies que « c’était une plaie, ce truc ». Une fois guérie, et la dernière saison de La Casa de Papel rattrapée en deux jours, la jeune femme s’est découvert une nouvelle passion : recréer des scènes de films miniatures en papier mâché et argile.

À droite : 4 à la maison

Passons à mes voisins de droite. Alors que j’avais déjà croisé ceux de mon immeuble, ceux de la maison d’à-côté étaient de parfaits inconnus. Mais au début du confinement, j’ai compris que le numéro 9 était occupé par un couple et leurs deux garçons de 10 et 14 ans. Le plus grand était soulagé de l’annulation du brevet et son frère travaillait sérieusement deux heures par jour.
La mère, Julianne*, bossait dans le marketing dans une boîte de produits laitiers, mais elle allait bientôt changer d’employeur. Je connaissais la marque et la couleur de sa voiture, la taille de sa cour, son cocktail fétiche et j’ai été mise au fait de son grand projet de repeindre la cuisine. Mon moment préféré de la semaine, c’était le jeudi, à 17h30 pétantes : l’heure de l’apérollègues, comme l’appelait Julianne, l’apéro entre collègues. Chaque jeudi, elle inventait une nouvelle occupation. Concours de cocktail, pictionnary en ligne… Toujours un tour dans son sac la voisine du n°9 !

Pincement de déconfinement

Bien que je n’ai pas à proprement parler fait connaissance avec mes voisins, j’avais l’impression de faire partie de leur vie pendant ces quelques semaines. Alors oui, parfois, c’était fatigant d’entendre toutes les conversations, de devoir fermer les fenêtres pour me concentrer. Mais j’étais bien contente de voir que, malgré les rues vides et le silence plombant du centre-ville, Lille ne s’était pas complètement dépeuplée et que la vie continuait. Les coups de fils passés, les parties de Uno jouées : tout cela alimentait faisait un bruit de fond quotidien plutôt rassurant.
Alors, quand le premier week-end du déconfinement, je n’ai pas entendu de voix dans les jardins de mes voisins, j’ai eu un pincement au cœur. Moi qui m’étais habituée au rire aigu de Clémentine, à l’accent du Nord de Corentin, aux visioapéros de Julianne et à la playlist jazzy de son mari, Marc*, je me sentie bien seule sans eux, alors qu’ils ne connaissent même pas mon nom.

*Les prénoms ont été changés.

Louise Gerber

Rubrique | Entre 4 murs

Piégés entre les murs de leur appartement ou de leur maison, à la ville ou à la campagne, avec ou sans jardin, nos rédacteurs racontent le quotidien de personnes affectées par le Covid-19. Des vies de confinés.

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