Une histoire de voisinage : des amitiés sur le palier (1/2)

Le voisin, celui qu’on ignore dans l’ascenseur, l’inconnu du local à poubelle. La distance qui nous sépare n’est pas grande, mais on en est parfois bien éloigné. Enfermé dans notre appartement, on a enfin pu prendre le temps de le découvrir. Dans ce premier épisode, retour sur les belles rencontres de confinement.

En dehors de quelques « bonjour » échangés à voix basse dans la cage d’escaliers, je n’ai jamais eu de bonnes relations avec mes voisins. Rien de très étonnant, selon Maurice Blanc, professeur de sociologie urbaine à l’université de Strasbourg. Pour lui, si on peut avoir tendance à ignorer nos voisins, c’est parce qu’on craint qu’ils empiètent sur notre territoire. « On veut se mettre à l’abri de quelqu’un qui nous semblerait potentiellement envahissant », explique-t-il. C’est aussi ce qu’il retient des expériences dont on a pu tristement être témoin pendant le confinement. Personnel médical menacé, expulsions forcées, ces deux mois ont parfois entraîné des réactions de terreur précipitées.

Pourtant, à l’heure où nos relations sociales sont limitées, certains ont vécu la belle expérience de rencontrer leurs voisins de palier. C’est ce qu’ont connu Amaury et Romane. « À chaque fois que je fumais à la fenêtre, le voisin d’en face passait une tête, et on discutait, raconte Amaury. Un jour, celui qui vit à notre droite a fumé sa clope en même temps que nous. C’est comme ça qu’on a commencé à parler. Depuis, ils sont devenus nos potes. »

Louis-Gabriel et son voisin ont décidé de réunir leurs voisins sur un groupe Whatsapp. Une initiative qu’ils ont placardée, à l’entrée de l’escalier. Photo : Louis-Gabriel.

De son côté, Louis-Gabriel a eu une idée lumineuse : créer un groupe Whatsapp pour rencontrer les habitants de son immeuble. « L’idée est de garder contact (..), de partager sur la cuisine que tout le monde pratique assidûment », peut-on lire sur la note qu’il a laissée dans la cage d’escaliers. Cette idée, il l’a eue en discutant avec son voisin de palier. « Je me suis dit : de quoi aurais-je besoin si j’étais malade ? Peut-être que quelqu’un dans l’immeuble est dans cette situation », raconte-t-il. Une empathie développée par les mesures de distanciation sociale, que le sociologue Maurice Blanc explique : « Le confinement a pu entraîner quelque chose de très positif, la solidarité. On a vu des personnes proposer simultanément de l’aide aux plus vulnérables, multiplier les actions et les contacts. Notre empathie a pu se développer ».

Inventer des nouvelles manières de socialiser

Socialiser depuis chez soi demande de redoubler d’imagination. Aussi, Louis-Gabriel multiplie les messages sur Whatsapp, et organise des « apéros de rue », où chaque personne respecte les distances de sécurité. « La rue où on vit est bloquée à cause de travaux, c’est pratique », sourit-il.

Natacha, qui rêve de devenir chanteuse lyrique, a rencontré son voisinage à l’occasion de concerts improvisés, qu’elle donne tous les soirs depuis son balcon. L’occasion d’ouvrir les fenêtres et de discuter avec celles et ceux qui l’entourent. Elle aussi a créé un groupe Whatsapp, dans lequel les habitants lui font des propositions de chansons. Un jour, elle a trouvé un mot sur sa poignée de porte. Le couple qui vit dans l’appartement du dessus lui a envoyé deux jouets pour ses enfants. « J’ai été très touchée. Huit mois que j’habite ici, et je ne les avais jamais vus avant ! »

Pour Maurice Blanc, il suffit d’une bonne expérience pour que le voisin potentiellement menaçant se transforme en allié. « C’est la différence entre une proximité voulue et imposée. Ce n’est pas parce qu’on est proche qu’on va bien s’entendre. Il faut qu’on se teste mutuellement ». D’ailleurs, le sociologue refuse d’utiliser le terme de « distanciation sociale ». Il préfère parler de « distanciation physique et spatiale ».

« On nous a interdit de nous approcher, paradoxalement on s’est rapproché »

Maurice Blanc espère que le déconfinement permettra à celles et ceux qui ont vécu une mauvaise expérience de voisinage d’avoir un peu de répit. Pour les autres, « c’est peut-être le point de départ de quelque chose de très positif ».

Car toutes les personnes interrogées ont vraiment l’espoir de garder contact avec leurs comparses de confinement. « Je crains que le retour à la frénésie moderne soit un peu déshumanisante », s’inquiète Natacha. Mais elle ajoute : « J’ai quand même l’impression qu’il y a une sorte d’amitié très particulière qui s’est créée entre nous. On s’est déjà dit “vous viendrez manger à la maison”, ou “je garderai vos enfants” ». Le quartier a même prévu d’organiser un concert, où la chanteuse pourra se produire, une fois que ce sera possible. 

Amaury et Romane regrettent de devoir déménager bientôt. « On gardera contact, mais il n’y aura plus la même complicité », appréhende Amaury. Positif, il assure néanmoins qu’il sera « plus sensible aux liens sociaux » qu’il va tisser à l’avenir. « Ce sera plus évident qu’avant ».

De son côté, Louis-Gabriel veut développer son idée d’apéro et organiser, lorsqu’il le pourra, un repas entre voisins, dans la rue encore en travaux. « Ça a donné une saveur différente aux relations humaines, ce confinement. On nous a interdit de nous approcher, mais, paradoxalement, on s’est rapproché ».

Brianne Cousin

Image d’illustration : Marion Fontaine

Rubrique | Fraîche Info

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