Usines françaises : les ouvriers face aux nouvelles consignes sanitaires

Depuis le 17 mars dernier, une grande partie du tissu productif français fonctionne au ralenti. À l’annonce du confinement, certaines usines ont choisi de fermer leurs portes et d’autres ont continué leur activité en ralentissant le rythme hebdomadaire. 

Devant l’usine de bonbons Haribo installée à Uzès dans le Gard, les ouvriers attendent qu’on prenne leur température. Cette mesure a été prise deux semaines avant le confinement pour déceler les potentiels malades. Mais selon un employé de l’usine, ces contrôles ont eu du mal à se mettre en place : « Un coup le vigile était au soleil, le jour d’après il était à l’ombre, pas top pour prendre des températures. Au début on ne se sentait pas trop en sécurité ». Ces dispositions ont pourtant permis à l’usine de ne jamais interrompre sa production, même si elle a réduit de moitié sa productivité. 

Pour Véronique* et Louis*, employés dans l’usine savoyarde Jemaplast spécialisée en moulage de pièces industrielles, le travail a été interrompu durant une grosse semaine. « On a travaillé jusqu’à mi mars puis ils ont fermé l’usine, le temps de s’organiser. En avril quand on est revenus, on nous a fourni des masques et du gel hydroalcoolique, et l’activité fonctionnait au ralenti ». L’entreprise savoyarde alterne des périodes de chômage partiel et d’activité pour tous ses employés. Une bonne manière d’effectuer un roulement parmi les équipes qui travaillent en effectif réduit. « Ça permet de continuer à travailler et de se changer les idées », confie Louis avec humour.

Une chaîne de production aseptisée

Fermer les locaux pour mieux gérer la crise sanitaire, c’est ce que l’usine Toyota Material Handling, spécialisée dans la production de chariots élévateurs à Ancenis, a choisi de faire. Les trois premières semaines du confinement, l’usine est à l’arrêt complet. L’équipe de Lucile Chauvet, coordinatrice santé sécurité et environnement de l’entreprise, n’a reçu aucune directive de l’Etat ni de son groupe qui d’ordinaire « a plutôt tendance à fournir des consignes détaillées sur tout ». Durant plusieurs jours, la jeune femme a planché sur les mesures sanitaires à adopter le long de la chaîne de production. « On a pris la journée type d’un opérateur et on a regardé ce qu’on devait mettre en place. On a adapté les horaires de travail pour que les salariés se croisent le moins possible dans les vestiaires et on a mis des marquages au sol aux endroits les plus fréquentés, par exemple la badgeuse. » Durant une journée de travail, chaque opérateur doit « systématiquement désinfecter la pièce sur laquelle il vient de finir de travailler » avant qu’elle n’atterrisse entre d’autres mains.

Le 6 avril, l’usine ouvre à nouveau ses portes et réunit ses salariés pour leur expliquer les nouvelles mesures de sécurité. Seul hic : il n’y a pas assez de masques pour tout le monde. Rapidement, les fournisseurs asiatiques du groupe parviennent à dégoter quelques stocks pour l’usine. « Depuis, on a reçu des livraisons de masques chirurgicaux et ce sera obligatoire de les porter après le déconfinement », précise Lucile Chauvet. Elle l’assure, la reprise de l’activité s’est faite en accord avec les syndicats. 

Le difficile recours au droit de retrait

À Haribo, les personnes considérées à risque ou celles devant garder leurs enfants sont d’emblée écartées. L’usine aurait pu fermer mais « elle s’est servie de son statut d’entreprise alimentaire pour ne pas le faire », confie un employé. Dans les faits, « tout salarié qui voulait s’arrêter le pouvait mais il devait prendre sur ses congés. Forcément, il y a eu un recours très important aux intérimaires ». Peu à peu, les mesures sanitaires sont mises en place : nettoyage des postes de travail toutes les deux heures et distribution de masques pour la journée. L’usine ne s’est arrêtée de tourner que pendant vingt-quatre heures, le temps de désinfecter complètement le bâtiment.

En raison de la crise sanitaire, était-il possible pour un employé de refuser d’aller travailler en ayant recours au droit de retrait ? « Cela concerne classiquement les salariés qui se retirent d’une situation de travail au motif qu’elle présente un danger grave et imminent pour leur vie ou pour leur santé », explique Rodolphe Huber, avocat au Barreau de Lille en droit du travail. L’exposition au coronavirus pourrait donc être un motif valable pour exercer ce droit. Cependant, dès lors qu’un ouvrier revendique son droit de retrait, l’employeur doit rectifier le tir et prendre les mesures nécessaires. Concernant les usines Haribo, Toyota ou Jemaplast, toutes ont tôt ou tard pris des précautions  sanitaires. 

Une fois les mesures adoptées, l’employeur peut donc prier son salarié de reprendre le travail. Si celui ci refuse toujours, l’entreprise a le droit de retenir une partie de son salaire sans consulter la justice. « En cas de contentieux, dans le cadre du Covid, le juge devra prendre une décision en fonction de l’exposition au virus du salarié (poste de travail occupé, présence du virus dans l’environnement professionnel ou géographique) et des mesures de protection mises en place par l’employeur. » 

Même si un ouvrier saisit la justice, il devra prouver qu’il a réellement été mis en danger. À ce propos, Rodolphe Huber émet certaines réserves. « Bien sûr, ce sera au juge d’apprécier, mais il sera sans doute difficile de faire admettre que le recours au droit de retrait était justifié si toutes les recommandations et mesures de protection du salarié sont respectées par l’employeur. » Durant la crise du Covid-19, une grande partie des salariés se sera donc contentée d’indemnités de chômage partiel ou aura sacrifié quelques jours de congés.

Marion Huguet

*prénoms modifiés pour préserver l’anonymat