Vous aussi, vous avez raté votre confinement ?

Le déconfinement approche et, avec lui, le bilan de cette période passée entre quatre murs. Alors qu’Internet vous fait croire que tout le monde a appris à faire du pain, le risque d’avoir raté son confinement se fait de plus en plus pesant. Et si n’avoir rien fait de ces huit semaines était le meilleur moyen d’en avoir profité ?

« Et toi, t’as fait quoi de ton confinement ? » Attention. La première fois, vous ferez l’erreur de penser que cette question vous veut du bien. Une sorte de « et toi ça va ? » un peu mielleux, sauf que cette fois on écoutera votre réponse. Et on la jugera.

On ne vous demande pas ce que vous avez fait pendant vos journées. Tout le monde se fiche de savoir que vous avez fait des cookies, des siestes et des apéros où vous finissez seul et ivre à 21h12 dans votre chambre. La question est bien plus précise, bien plus perverse : qu’avez vous fait DE votre confinement ? Qu’avez vous fait d’utile ? De productif ? 

Dans mon cas, la réponse est simple. Je n’ai rien fait. Rien. Pourtant, croyez moi, j’ai essayé. J’ai testé des positions de yoga aux noms absurdes, j’ai appris trois mots en hindi, j’ai ouvert une cinquantaine de livres et j’en ai même lu un. Et quand, dans ma grande mansuétude, je me suis autorisée quelques heures de paresse, c’était encore dans un but productiviste : se vider la tête pour pouvoir penser au fameux monde d’après. 

Il fallait à tout prix profiter de cette parenthèse, de ce temps qui nous était gracieusement donné dans un monde où nous n’en avons jamais. Il fallait lancer un projet, donner vie à nos idées, écrire ou se cultiver. Et bien laissez moi vous dire : personnellement, la seule chose que j’ai apprise en deux mois, c’est la façon dont se reproduisent les huitres. Et j’ai déjà oublié comment elles font.

Pourquoi viser la productivité en pleine pandémie ?

« En ce moment, on a l’impression que notre temps de confinement devrait être bien utilisé. Le confinement, déjà si pénible, devrait au moins servir à quelque chose. » Pour Céline Marty, professeure agrégée en philosophie, cette façon de penser est symptomatique de la logique productiviste de notre société. Dans une vidéo publiée par Welcome to the jungle, elle revient sur les dérives de l’industrialisation : « La rationalité économique et l’injonction à être performant se sont étendus du secteur économique à toutes les sphères de notre existence. On cherche donc à maximiser sa production de soi : nos activités sont considérées comme des moyens de nous améliorer, comme on le ferait avec une machine ou un animal qu’on entraîne. Chaque minute doit être utilisée pour servir à quelque chose. »

Mais alors que le nombre de morts du Covid-19 augmente dans le monde, ce culte de l’utilitarisme perd peu à peu de son sens. « Cette crise révèle justement que tous les moyens qui étaient organisés pour nous développer professionnellement et qui nous semblaient importants sur le court terme – une formation, une conférence, une réunion -, nous paraissent désormais dérisoires par rapport à la période que nous vivons », observe Céline Marty.

Chris Bailey, écrivain et auteur de guides pour optimiser sa productivité, fait le même constat. « C’est déjà difficile d’être productif dans de bonnes conditions, c’est encore pire lorsque nous traversons une crise mondiale. » Dans un entretien au New York Times, il rappelle que ce temps dont nous disposons n’est pas un cadeau. « L’idée que nous avons beaucoup de temps disponible aujourd’hui est fantastique, mais c’est l’opposé d’un luxe. Nous sommes chez nous parce que nous devons être chez nous, et nous avons beaucoup moins d’attention à cause de ce que nous traversons. »

S’ennuyer, plus facile à dire qu’à faire

Vous l’aurez compris : l’épidémie nous prend assez d’énergie pour que nous n’en perdions pas davantage à juger nos journées. Mais même en acceptant de lever le pied, il faut reconnaitre qu’il n’est pas toujours facile de s’ennuyer. Sur Twitter par exemple, de nombreux internautes se plaignent de l’angoisse qu’ils ressentent quand ils se mettent en pause.

Pour la psychologue Linda Aissani, cette angoisse s’explique par l’habitude que nous avons d’être continuellement en mouvement. “Nous sommes une société d’hyperactifs. On nous encourage à nous tourner vers l’extérieur, on nous conditionne à être très occupés, et ce, depuis l’enfance. » A la peur du vide s’ajoute celle de passer pour un fainéant : « Nos normes de sociabilité aussi sont bouleversées par le confinement. Ne rien faire, c’est prendre le risque d’être perçu négativement par ses pairs », précise-t-elle dans un entretien publié par Les Echos.

Pourtant, l’ennui a du bon : selon le professeur de philosophie Andreas Elpidorou, il est même essentiel. “En l’absence d’ennui, on resterait bloqué dans des situations qui ne sont pas épanouissantes et on passerait à côté d’expériences émotionnellement, cognitivement et socialement gratifiantes.” S’appuyant sur une étude de 2011, il ajoute que l’ennui nous donne également envie de nous engager et d’être plus altruiste.

En résumé, on aurait tort de penser que la pandémie a été une occasion manquée. Qu’on n’a pas coché assez de cases sur cette liste qu’on avait faite le 17 mars. Et dès lors qu’on abandonne le prisme de la productivité pour juger nos confinements, il devient absurde de vouloir en faire le bilan.

Anne-Lyvia Tollinchi

Rubrique | Feel Good

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